PARMI D'AUTRES

chapitre I

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"La coutume sauvage de la mutilation a son prolongement tragique dans le renoncement personnel qui désenchante notre vie" Oscar Wilde

L'enseigne toute raturée, tremblotante balançait sur le sol des ombres et des reflets flétris. La potence qui la brandissait au dessus du sol, menaçait de s'arracher comme un bras mort, du corps en béton gris sale, immense et inflexible, indifférent à son sort.Je me tenais à quelques pas de là. Le regard perdu vers sa chute imminente.Je me disais à cet instant, très fort en moi. Qu'elle tombe maintenant, devant moi et je pourrais enfin croire en quelque chose.

Le vent jouait doucement avec les dernières lueurs du jour. Tout se posait autour de moi paisiblement, alors qu'une bouffée glaciale et chargée de grêle renversait mon esprit. Cela faisait quelques jours que je ne m'étais pas nourrie. Et ne trouvant dans ma déroute ni sommeil ni refuge.

Je ne sais combien de kilomètres me séparaient de ma maison, ni combien de jours, ni même où se trouvait ma maison. Des enjambées de jours, des empilements de pas.

Je passais au coin de l'édifice, fixant du coin de l'oeil l'enseigne moribonde. Contournant le bâtiment, je jetais un regard alentour sur la zone industrielle étalée sans grâce sur le vide gris. J'avais avancé vers le nord. Le printemps. Les dernières neiges boueuses. Des voitures qui me jetèrent sur le bas côté. Un bateau aussi dans lequel j'ai pu trouver un coin où me caler, bercée par le roulement maternel de la mer. Plus tard en m'enfonçant dans les terres, les poubelles devenaient creuses, mais dans les fossés il restait encore de quoi survivre.

Combien de fois le monde s'est-il effondré autour de moi ?

-SAUTE !!!

Un hurlement brutal. Une voix autoritaire, un ordre sans appel. Une voix tyrannique qui me soumettait à son caprice. Elle n'émanait pas d'un écho presque éteint. Provenant du tréfonds de l'univers, elle conservait la puissance de son timbre. Un son-lumière morte il y a des millénaires. Mais éblouissant encore nos yeux, me forçant à tenir mes mains sur mes oreilles. Le cri d'un fou. Oppressant, prenant en otage mon passé, foudroyant mon présent, volant en éclat mon avenir... La voix me privait du souffle. Mon pouls après s'être emballé, s'éteignait sans résistance. Je fermais les yeux. Privée de conscience, j'allais obéir au grand dessein. Et puis...

-Saute...

Un murmure, tiède, humide dans le creux de mon oreille. Une confidence. Un demi-mot. Une prière qui ressemble à la flamme d'un cierge. Une supplique si frêle. Je tendais l'oreille, cherchant à accrocher ce mot, à m'approprier son sens. Rassurée je me laissais pénétrer par la douceur et la grâce du son. Tout va bien. Tout va bien se passer. N'aie pas peur.

Je sautai. N'obéissant à rien.

J'ai trouvé une falaise, un gouffre, une grue de chantier, un plongeoir olympique au dessus d'une piscine qu'on aurait vidée, une plateforme juchée sur un canyon, une chute du Niagara, le toit d'un immeuble le lendemain d'un crack boursier... Il est facile de monter au sommet sans autre ambition que de vouloir sauter. Je n'avais que l'embarras du choix. Et puis je l'ai vu. Il était assez haut, assez profond... Là, il m'observait déjà de loin, mesurant à ma silhouette courbée, à mes vêtements souillés, à mes cheveux sans soin, à ma démarche égarée, l'immense abattement qui me précédait. Il descendit l'escalier en métal, un trousseau de clefs cliquetant, pendu à sa ceinture. Il s'avança vers moi, le faisceau de sa lampe me stoppa nette. Il abaissa sa torche, me fit signe et je le suivis. La porte qui s'ouvrit en haut des escaliers laissait apparaître un paysage de béton, d'acier, de poutres gigantesques, de piliers au garde à vous, alignés comme une forêt récente. Une structure vidée de sa substance. Il éteignit la salle géante et me fit déambuler le long du fil de sa torche qui rasait le sol, jusqu'à l'entrée d'une pièce minuscule, sans fenêtre, le plafond bas, un Lino usé. Des écrans d'ordinateur éteints renvoyaient de moi, de la salle des reflets sombres et pénibles. Enfermée dans cette pièce, je me sentais prisonnière de ces reflets, comme aplatie dans un vieil album de photos. Il me présenta une chaise et me fit signe de manger. Mes yeux et ma bouche avalèrent le contenu de l'assiette et du verre. Mes tremblements finirent par disparaître. Le remerciai par un sourire à peine marqué, triste, sans effort, sans volonté aucune de séduire.

-Vous me rappelez une époque.

Je ne trouvais rien à dire. Avais perdu le réflexe de l'échange. Le fixant juste du regard. J'avais l'image effrayante de moi, d'une sauvage aux pulsions primitives... Il paraissait âgé, ressemblait à cette pièce éteinte, mais le timbre de sa voix trahissait un esprit vif. Un détails pouvait provoquer chez lui une étincelle, ranimer une brillance. M'invitait-il à parler ou désirait-il se confier ? J'essayais malgré l'épuisement, de prendre l'attitude d'une interlocutrice attentive. J'avais envie d'entendre l'histoire, de me jeter dans un passé. Il ne pouvait parler que de son passé ou celui d'un autre. Le présent semblait endormi. Le présent semblait le tenir à l'écart des autres. Il leva les yeux vers un coin du plafond, éteignant toutes les lumières de cet instant, parcourant longuement sa mémoire à la recherche d'un début.

Je me disais très fort en moi. Qu'il tombe ce silence, maintenant, devant moi et je pourrais enfin croire en quelque chose.