PARMI D'AUTRES

chapitre II

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Il ne me regardait pas. Ne m'ignorait pas pour autant, comme s'il voulait me donner une clef. Pour comprendre. Il s'était tourné vers les écrans éteints, fixant du regard leur surface sombre. Il semblait concentrer toutes ses forces comme pour percer un coffre. À l'intérieur son esprit devait recéler d'innombrables secrets, conservés entre les pages noircies de sa longue solitude. Resteraient-ils enfermés dans la pénombre de cette pièce ? J'étais là. Face à lui, comme ces écrans éteints. Attentive comme un point d'interrogation. La clef dans la serrure, je la tournais délicatement. Il ne lui restait plus qu'à extraire ces secrets du long silence de son cerveau.

-Après avoir ouvert tant de portes, décodé tant de systèmes, infecté tant de données à l'aide de mouchards élevés par mes soins, je pensais qu'aucune énigme ne me résisterait, qu'aucune branche ne m'échapperait. Me balançant d'un arbre à un autre dans cette forêt gouvernée par l'illusion.

Lui aussi était tombé. Lui aussi avait connu la certitude, construit sa vie sur un choix et avait fini par remettre sa place en question. La raison était-elle sur le point de le quitter ? Mon cerveau n'était plus qu'un gros chewing-gum difforme et sans goût. Ma mâchoire grinçait sous la pression des dents. Je mastiquais sans cesse mes pensées. Aucune phrase cohérente ne parvenait à sortir de ma bouche et je percevais souvent l'ahurissement de mes interlocuteurs. Il fallait dorénavant me taire. Imaginer mes pensées éclater comme des bulles, se coller à l'air et prendre la forme de rêves.

-j'exerçais mes talents sans relâche. Manœuvrant laborieusement dans les coulisses où se préparaient en toute discrétion, les actes décisifs du grand spectacle du monde. J'ai dû franchir le cap du non retour. En démontant des programmes cryptiques d'une complexité digne d'un esprit irrationnel, j'avais gagné l'admiration de mes pairs. Je n'avais plus de limites. Les programmes forgés sur une logique de marchés et les configurations monolithiques, censés figer l'ordre et assurer la conservation des régimes, se détricotaient sous mes doigts agiles. Je reçus enfin le titre honorifique de Crocheteur de serrures. Tributaire de cette fonction et de cette identité, le doute se glissa en moi. Je ne me sentais pas investi d'une mission mais plutôt d'un pouvoir immense. Je pris conscience du potentiel qui s'offrait à moi. M'approprier la liberté absolue. Comme on s'approprie une terre, un peuple... De la folie !

On aimerait refaire le monde comme on refait sa vie. Il m'enveloppa d'un long silence. Cherchait à percevoir ma réaction. Je ne comprenais pas. Il parlait une autre langue. Venait d'un autre monde. Vivait à une autre époque. Mais il semblait esquisser une vérité. Un truc énorme qui pourrait me concerner. Je n'arrivais pas à le voir. La réalité, les faits, les confidences, les délires... Tout s'entrechoquait. J'étais troublée. Fascinée aussi.

-Pour ma protection et celle de mon ordre, tous les fichiers et les traces correspondant à mon existence sociale furent effacés. De multiples doublures véloces et virtuelles assuraient ma sécurité. Elles me précédaient, me succédaient, me cachaient dans leur ombre. Elles gommaient les indices, contrefaçonnaient des empreintes, déguisaient mes actes. Elles me couvraient, me libéraient de mon statut contraignant de simple citoyen. En s'incarnant dans le réel, elles avaient pris ma place et je pouvais disparaitre de la réalité matérielle. J'étais devenu un fantôme circulant à ma guise dans tous les flux irriguant le monde. On expliquait mes opérations et leurs effets produits par des manifestations surnaturelles. Tout s'enrobait d'un grand mystère. Des théories de complots inondaient les réseaux. Des plus sceptiques aux plus crédules on se disputait les conjectures. Les superstitieux et les sagaces se rejoignaient dans la perplexité. Je ne prétendais pas changer le monde, sa marche était bien trop enchaînée à son histoire. Je jouais juste avec son illusion. J'avais décroché tous les cadres de tous les murs. Refermé tous les albums de famille. Je n'étais pas un apatride, ne réclamais pas de nouveaux papiers d'identité et ne me sentais pas non plus comme un réfugié clandestin, un exilé, déraciné et nostalgique, n'agissant que par réflexes de survie. J'étais plutôt un naufragé sur une île inhabitée, sauvage, à la végétation luxuriante et généreuse qui assurait largement mes besoins. Un espace vierge à l'architecture modulable à volonté. Je regardais l'horizon au loin désert et tel un ermite visité par un esprit saint, penché sur l'étude d'écritures sacrées, j'imaginais des mondes, j'élevais des cités, ouvrais des voies... Le privilège du recul, de la distance m'offrait un point de vue inédit qui se déployait et se renouvelait sans fin. J'agissais à ma guise, influais sur les courbes, allais au cœur des mécanismes... J'aurais pu arrêter le temps, le répéter même. Je possédais d'innombrables clefs. Allais-je ouvrir toutes les portes et laisser l'air courir, grossir, emporter le monde dans sa furie et permettre au vide et à l'ignorance de le succéder ?

Il n'est pas nécessaire de se déplacer pour voyager. Il n'est pas nécessaire de trôner en haut d'une tribune pour gouverner. Il n'est pas nécessaire d'être savant pour comprendre. Est-il nécessaire d'être seul pour être libre ? Trop de solitude peut faire plier la raison. Et la liberté coupée du monde peut la rendre illusoire. Quand on regarde le monde de loin, nos pensées s'érigent en monuments. On désire tout au fond de soi transformer les choses, les rendre meilleures, plus justes. Qu'importe les événements et leurs conséquences, qu'importe les faits incontestables, qu'importe les constats même alarmants, on s'accroche à sa propre perception du monde, à l'idée qu'on s'en fait. De la réalité à l'illusion, le pas a été franchi. Du fond d'une cellule, sans toit, sans portes et sans murs, le Crocheteur de serrures avait semé sur les terres surpeuplées de l'illusion, de petites graines artificielles, comme on introduit un nuisible, une espèce parasitaire dans un écosystème en parfait équilibre.