PARMI D'AUTRES

chapitre IV

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-Je souris, ébahi et naïf. Enfin. Assis à l'ombre des grands arbres. Debout à la lisière des bois. Allongé au milieu d'une clairière qui ondule mollement sous la houle de l'herbe. Endormi au bord d'un ruisseau aux bavardages incessants. Songeant, le regard mélangé aux reflets ondoyant à la surface sombre des étangs. Nageant dans la mer en battements réguliers, laissant loin de moi les limites de l'horizon. Les jours passent. Il n'y a plus de clefs, de programmes à décoder. Il y a juste à retrouver la confiance des premiers instincts.

J'ouvre des voies cachées dans les broussailles et trace de nouveaux chemins que j'emprunte et qui s'effacent. Je piétine les feuilles et les branches sèches, jetées par les arbres. Je surprends les oiseaux immobiles à l'abri dans les buissons. Les doigts, les griffes, les caresses, les griffures des feuilles, me signalent de taire mes pas. Elles me blessent, me piquent, me soignent, me brûlent, me calment, m'embrassent puis me libèrent.

Les jours et les nuits se succèdent et je découvre ce monde à l'intérieur de moi. Je n'emploierai plus de mots. Dans la demeure du Grand Vivant. Je suis celui qui ressent, celui qui perçoit. Ici je ne suis rien d'autre.

Le visible et l'invisible par des liens séculiers, avec force et certitude accordent tous, leur instrument organique et minéral. De cet ensemble ne se dégage aucune fausse note. Aucun privilège qu'on s'octroie au détriment d'un autre, aucun favoritisme ni honneur. Mes sens me soumettent aux lointaines lois. Je suis l'oiseau surpris par le bruit des pas. Je suis la branche qui se brise.

Le vent semble démêler indéfiniment l'écheveau verdoyant des grands arbres. Les ténèbres de la nuit et l'éclat souverain du jour orchestrent chaque mouvement, du minime au plus brutal. Des fougères endolories par la fraîcheur du matin, déploient délicatement leurs longues feuilles et tètent la lumière encore fragile du jour naissant. Des premières lueurs jaillit l'ordre de se mettre en mouvement. Les oiseaux alors entonnent tous leur chant dissonant. Une fièvre monte de la terre, irradie l'air et soudain un frémissement, un tressaillement, une convulsion, une agitation, un tremblement général, intiment l'ordre à chaque espèce de survivre.

C'est le matin. Je prends conscience que j'appartiens. À l'air, à la terre brune et grasse, à l'herbe, à la lumière et aux roches témoins silencieux du long passé. Je suis parmi d'autres, parmi la faune voltigeant, au milieu des minuscules hébergés sous les racines de la flore immense, avec les petits mammifères grimpant et grignotant, avec les fleurs, les arbres, les eaux sous mille formes... La nuit viendra. Mais ce jour agité de toutes parts, me tire sans manières de ma prostration. Inlassablement je m'éveille. Inlassablement je me pose et ressens. Chaque jour m'apporte son lot de victoires infimes. Je survis comme les autres.

Simple et cruelle. Digne et constante. C'est une existence où la résistance fusionne avec l'obéissance. La beauté et la mort, la vie et le pourrissement qui semblent s'enchevêtrer, tournoient dans le cycle perpétuel du Grand Vivant. Les êtres infimes, les êtres gigantesques, ceux qui se camouflent et ceux qui exposent leurs milles couleurs, ceux qui grimpent par la force de la lumière, ceux qui dévorent, ceux qui se ploient et ceux qui se dressent, tous se mettent en transe, n'implorant aucun dieu, mais respirant simplement. Et cette puissance insondable m'inspire par miracle confiance et tranquillité. Plaisirs endémiques.

Aujourd'hui je serai un animal libéré de sa cage, sur ses gardes, à l'affût, retrouvant ses marques, flairant, mitraillant du regard l'inconnu qui l'accueille sans cérémonie. Je ne penserai qu'à manger, en alerte, vigilant, je m'abreuverai, et finirai par m'alanguir à l'abri d'un amas de rochers. Je somnolerai peut-être. Songerai. Jouirai c'est certain de chaque instant. Endormi ou éveillé, je ferai remonter vers mon esprit toutes les choses ressenties, les sensations multiples et intenses. Mais ne distinguerai le passé du présent. Je suis enfin arrivé quelque part et ne goûterai jamais à l'amertume de la fin.