PARMI D'AUTRES

chapitre V

001_montage_033

Une nuée d'oiseaux affolés remplissent d'un coup le ciel somnolent. Des claquements d'ailes et des piaillements assourdissants. Je ne suis pas sûre de ce que j'entends. Je ne vois rien. Mes paupières peinent à s'ouvrir. Mes sens confinés dans un demi sommeil s'ajustent mollement. Les sons s'entrechoquent et se distordent. Crépitements. Grésillements. Ronronnement. Cliquetis. L'ouïe s'affine et dans mon esprit, la brume se disperse, le réel s'éveille et les choses se précisent. Des touches qui s'enfoncent. Des doigts qui pianotent nerveusement sur un clavier.

Une lumière intense et saccadée m'éblouit un instant. Je lève la tête. Tous les écrans et les ordinateurs s'étaient mis en marche. La pièce plongée durant des heures dans la pénombre, est sortie de son inertie. Elle n'est plus ce coffret au ventre moelleux qui renfermait les confidences d'un inconnu. La lumière projetée par les écrans ricoche à travers la pièce et comme des miroirs qui se renvoient à l'infini leurs reflets, elle semble modifier la profondeur et les dimensions de la salle, modifiant de ce fait ma propre perception.

Des morceaux de phrases, des pans d'un récit éparpillés comme des feuilles griffonnés, jetées au sol. Je ne distingue plus le début ni la fin. Je ne sais plus à quel moment de son histoire je me suis endormie. Le Crocheteur de Serrures a quitté les lieux. Les machines qui travaillent bruyamment déversent sur les écrans des diagrammes animés, des tranches de calculs et des défilements de chiffres, des mots sans définition, et puis du noir qui palpite dans un grésillement laborieux. A-t-il déclenché quelque chose ?

Je dois quitter cette pièce qui semble prendre vie, qui semble tout avaler comme un trou noir, qui semble déterminée à contrôler... Mon esprit ? Mes décisions ? Je rassemble mes affaires. Arrache au passage le trousseau de clefs qu'il a abandonné sur la table. M'a-t-il enfermée dans sa folie ? M'a-t-il à mon insu intégrée dans ses programmes ? Réfléchis ! Il a laissé les clefs. Il a donc laissé les portes ouvertes derrière lui. A-t-il mis son plan à exécution ? Quel plan ? Tout est confus. Est-ce que je fais partie de son plan ?

Je dévale les escaliers comme fuyant un incendie qui se serait propagé dans tout le bâtiment. Les armatures métalliques, la charpente qui tenaient le monde sous serre, sous son contrôle. Tout va s'effondrer. L'écho de mes pas se répercutent dans chaque poutrelle de l'entrepôt totalement vide, totalement mort. C'est un bruit froid, un bruit de fer qui raye l'air et finit par se coucher au sol en traînées de limailles. Enfin la porte. Celle qui mène au dehors. Ma main tremble. Elle semble ne pas vouloir me laisser sortir alors qu'un inconnu malveillant me poursuit et en veut à ma vie. Mes geste sont comme hystériques. J'hésite. Qu'a-t-il fait au monde ? Qu'a-t-il fait de moi ?

La porte s'entrouvre. Je ne sais quel jour m'attend dehors, mais je me dis à cet instant très fort en moi, qu'elle s'effondre cette réalité devant moi et je pourrais enfin croire en son histoire.

Un jour, il y a fort longtemps, j'ai rêvé.

Le monde pouvait alors bien se tenir. Je n'avais pas froid aux yeux. Courais dans tous les sens et criais sans attendre de réponse. Je riais sur des kilomètres, m'installais sur une colline et profitais de la distance. Je passais des journée entières à collecter les reflets du monde, ses faces cachées, ses détails abandonnés, la fugacité des instants dans lesquels aiment se concentrer les émotions. Des pans de murs que l'histoire du monde a éventrés, des clochettes de lumières qui tintent dans la grande pénombre de l'ennui. Des sourires, des sourires qui s'embrassent avec hardiesse.

Les ans ont défilé fièrement au début. J'avais dû trop rêver. Le destin semble-t-il épuisa sa dernière vie. Je cours encore sans cesse, cette fois pour me soumettre aux aboiements de la survie.

Les mois, je les vis comme des jours. Je sais que le lendemain finira les restes des jours précédents. À mi-chemin du mois, il y a des jours en trop, des jours qui réclament, des jours qui devraient aller voir ailleurs. Mon avenir commence à mi-chemin du mois. Je sais qu'il me laissera là. Sans envies, sans désirs, ni promesse. Je sais que l'avenir c'est ces jours en trop. Mais ces jours en trop je ne sais pas où les mettre.

À mi-chemin du mois je regarde le ciel, les oiseaux, je regarde la mer et écoute le vent dans les arbres. Je gagne du temps pour les jours payants, ces jours gourmands, avides, insatiables qui me tiennent en laisse. J'arrive à rendre les jours moins chers. Ce sont des jours qui me laissent sur ma faim. Des jours qui passent inaperçus, qui se font discrets, qui n'en mettent pas plein la vue. Des jours maigres. Des jours sans rires plutôt grimaçants, sans rencontres, des jours exclus, des jours pas tendres. Des jours perdus, des jours où je ne crie plus. Faudrait pas qu'on m'entende ! Des jours sans partage. Des jours où je retiens ma respiration jusqu'au lendemain. Des jours où l'on demande parfois où j'étais passée. Des jours pour personne.

Un jour, il y a fort longtemps, j'ai rêvé. Le monde pouvait alors bien se tenir. Je n'avais pas froid aux yeux. Ni la peur ni l'ennui ne m'auraient fait descendre du train. J'ai parcouru des kilomètres sur les terres tendres de l'imprévu. On m'indiquait la droite et m'aventurais à gauche. Je regardais l'un et m'enlaçais à l'autre. Il n'y avait pas de jours. Il y avait mes désirs. Il n'y avait pas de murs tout carrés ni de zones industrielles retirées des mondes... Il y avait des vides à remplir qui me murmuraient à l'oreille : saute...