PARMI D'AUTRES

chapitre III

001_montage_029

Des heures se sont écoulées. À l'écouter. Des années, des décennies employées à déporter l'histoire comme on déporte un peuple, à renverser les situations et pour finir ployer l'arbre de l'humanité. Celui qui écrit, exploite toutes les probabilités, extrapole et parvient au bout de son récit sans planter pour autant une fin définitive comme on dresse une croix de pierre au sommet d'une colline ou un drapeau sur un territoire tant convoité. Échapper à la fatalité. Nous savons tous ce qui nous attend à la fin de notre récit. Mais par des sauts dans le temps, des ponts à travers des espaces dont il connaît les plans, par des brèches qui s'ouvrent et des couloirs souterrains qui courent sous un labyrinthe complexe et inextricable, celui qui écrit s'extrait de la fatalité, la rend improbable, bâtit un empire sur une fable.

Pour commencer, il s'intéressa aux lecteurs de leur propre vie, aux crédules, aux arrogants, aux ignorants et aux puissants, à nous tous. La tâche fut longue mais aisée. Nous étions pour lui des effectifs, des éléments de statistiques qu'il rangea par catégorie, par famille, les personnages et le décor d'un roman d'anticipation. Cela semblait simple et possible. Réduit à l'échelle d'un pixel ancré dans des diagrammes complexes dont il pouvait régler le tracé à l'aide de consoles, relégué à des données biométriques notifiées dans le chœur du Gand Data, décomposé en gènes manipulables dans des laboratoires de recherche de firmes agro-alimentaires, chacun de nous, attribué d'une fonction type, assemblé en algorithmes, devenu des constantes organiques dans ses calculs abstraits, chacun de nous participait à la résolution du problème. Nous n'étions plus l'exception à la règle. Plus de condition humaine, plus de système pyramidal. Il avait rétabli l'équilibre. Les Hommes étaient connectés, inaliénables, comme les cellules d'un corps parfait. Amalgame, pâte malléable. Nous fournissions au monde une autre existence, un autre destin.

001_montage_034a

Ne plus savoir ce qui nous attend. Vivre juste chaque instant comme un privilège, une récompense. Vivre sans la peur, ni le besoin de se regarder, de se mirer dans le reflet des autres, de se projeter, de se comparer, de relativiser.

Après avoir élevé son plan à l'échelle de son imagination aux dimensions infinies, redéfini la résolution à celle du globe, mis l'humanité à l'écart, invalidant ainsi l'impact de celle-là sur le monde, il était arrivé au bout de son exploit. Restait-il quelqu'un pour admirer son œuvre ? Il ne croyait plus en rien. Ni en son histoire, ni en cette fin. Il avait corrompu la logique qui menait inexorablement le monde à sa perte. Et maintenant c'est lui qui s'enlisait, s'embourbait, s'égarait. Puisqu'il avait été le rejeton de l'ancienne société et l'incubateur des nouvelles générations, il ne lui restait plus qu'à attendre, prostré dans l'immense vide de la perfection qu'il avait créée. Un tableau de maître rangé pour toujours dans les caves d'un célèbre musée. Il espérait maintenant le défaut, l'imperfection, son alter ego, celui ou celle qui aurait échappé au modèle. Un virus, une erreur système, une fêlure dans les programmes, un Bug dans les algorithmes, un renversement des probabilités.

Il n'avait plus de secrets à percer, ni de serrures à forcer...

Il était parvenu. Mais face à un dessin aussi lisse, une lecture du monde aussi simple, l'ennui finit par l'envahir. Il pouvait maintenant se sentir seul. Un sentiment que nul ne partageait. Comme un dieu pour qui tout est possible et à qui tout lui revient de droit, mais que nul ne vénère. Un génie visionnaire qui n'aurait eu le temps de parfaire son chef d'oeuvre et qui n'aurait jamais connu la gloire. Un fou dont l'esprit malade aurait inventé un monde qu'il aurait cru réel, mais qui tournait sans fin dans les méandres de son cerveau. Il était devenu le grain de sable dans un rouage en perpétuel mouvement. Alors il s'est mis à attendre. À croire en la providence. Une notion parmi tant d'autres qu'il avait effacée de nos esprits mais pas du sien. Le Crocheteur de serrures se tenait derrière la dernière porte qu'il tenait fermée. L'idée lui vint de fuguer, sauter par la fenêtre avec en tête l'adolescent qui commet des erreurs pour être libre.